﻿{"id":2911,"date":"2020-03-29T08:27:52","date_gmt":"2020-03-29T07:27:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.exbrayat-psychologue.fr\/?page_id=2911"},"modified":"2020-03-29T08:41:35","modified_gmt":"2020-03-29T07:41:35","slug":"pour-comprendre-la-psychologie-dune-population-travaillee-par-une-epidemie","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.exbrayat-psychologue.fr\/?page_id=2911","title":{"rendered":"\u00ab Pour comprendre la psychologie d\u2019une population travaill\u00e9e par une \u00e9pid\u00e9mie&#8230; \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-align:right\" class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\">Par <a href=\"https:\/\/www.nouvelobs.com\/journaliste\/334692\/remi-noyon.html\">R\u00e9mi Noyon<\/a>   Publi\u00e9 dans le&#8221; nouvel obs&#8221; <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Delumeau\">Le grand historien des religions Jean Delumeau<\/a><\/strong><em> nous a quitt\u00e9 au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e. Il aurait certainement \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 par la pand\u00e9mie de coronavirus, tant celle-ci fait \u00e9cho \u00e0 ses travaux sur les \u00e9pisodes de peste ou de chol\u00e9ra. Dans son livre \u00ab La Peur en Occident \u00bb, publi\u00e9 en 1978, il s\u2019attardait longuement sur les cons\u00e9quences sociales des \u00e9pid\u00e9mies. Bien s\u00fbr, il faut se garder des parall\u00e8les historiques douteux (\u00ab les anciens tableaux, qu\u2019on veut faire entrer de force dans de nouveaux cadres font toujours un mauvais effet \u00bb, dixit Tocqueville), mais, enfin, il y a l\u00e0 mati\u00e8re \u00e0 gamberger et certains, sur les r\u00e9seaux sociaux, ne s&#8217;y sont pas tromp\u00e9s.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1. Le d\u00e9ni des autorit\u00e9s<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Quand appara\u00eet le danger de la contagion, on essaie\nd\u2019abord de ne pas le voir. Les chroniques relatives aux pestes font\nressortir la fr\u00e9quente n\u00e9gligence des autorit\u00e9s \u00e0 prendre les\nmesures qu\u2019imposait l\u2019imminence du p\u00e9ril [\u2026].<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certes, on trouve \u00e0 une telle attitude des justifications\nraisonnables&nbsp;: on voulait ne pas affoler la population [\u2026] et\nsurtout ne pas interrompre les relations \u00e9conomiques avec\nl\u2019ext\u00e9rieur. Car la quarantaine pour une ville signifiait\ndifficult\u00e9s de ravitaillement, effondrement des affaires, ch\u00f4mage,\nd\u00e9sordres probables dans la rue, etc. Tant que l\u2019\u00e9pid\u00e9mie ne\ncausait encore qu\u2019un nombre limit\u00e9 de d\u00e9c\u00e8s on pouvait encore\nesp\u00e9rer qu\u2019elle r\u00e9gresserait d\u2019elle-m\u00eame avant d\u2019avoir\nravag\u00e9 toute la cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais, plus profondes que ces raisons avou\u00e9es ou avouables,\nexistaient certainement des motivations moins conscientes&nbsp;: la\npeur l\u00e9gitime de la peste conduisait \u00e0 retarder le plus longtemps\npossible le moment o\u00f9 on la regarderait en face. M\u00e9decins et\nautorit\u00e9s cherchaient donc \u00e0 se tromper eux-m\u00eames. Rassurant les\npopulations, ils se rassuraient \u00e0 leur tour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En mai et juin&nbsp;1599, alors que la peste s\u00e9vit un peu partout dans le nord de l\u2019Espagne \u2013 et quand il s\u2019agit des autres on ne craint pas d\u2019employer le terme exact \u2013, les m\u00e9decins de Burgos et de Valladolid posent des diagnostics l\u00e9nifiants sur les cas observ\u00e9s dans leur ville&nbsp;: \u201c<em>Ce n\u2019est pas la peste \u00e0 proprement parler<\/em>\u201d&nbsp;; \u201c<em>c\u2019est un mal commun<\/em>\u201d&nbsp;; il s\u2019agit de\u201c<em>fi\u00e8vres tierces et doubles, dipht\u00e9rie, fi\u00e8vres persistantes, points de c\u00f4t\u00e9, catarrhes, goutte et autres semblables\u2026 Quelques-uns ont eu des bubons, mais\u2026 <\/em>  gu\u00e9rissent facilement\u201d. [\u2026]  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9chevins et tribunaux de sant\u00e9 cherchaient donc \u00e0 s\u2019aveugler\neux-m\u00eames pour ne pas apercevoir la vague montante du p\u00e9ril, et la\nmasse des gens se comportait comme eux.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2. La l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de la population<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;[Lors du chol\u00e9ra de 1832, \u00e0 Paris], le jour de la\nmi-car\u00eame, \u201cLe Moniteur\u201d annon\u00e7a la triste nouvelle de\nl\u2019\u00e9pid\u00e9mie qui commen\u00e7ait. Mais on se refusa d\u2019abord \u00e0 croire\nce journal trop officiel. H.&nbsp;Heine raconte&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u201cComme c\u2019\u00e9tait le jour de la mi-car\u00eame, qu\u2019il faisait beau\nsoleil et un temps charmant, les Parisiens se tr\u00e9moussaient avec\nd\u2019autant plus de jovialit\u00e9 sur les boulevards o\u00f9 l\u2019on aper\u00e7ut\nm\u00eame des masques qui, parodiant la couleur maladive et la figure\nd\u00e9faite, raillaient la crainte du chol\u00e9ra et la maladie elle-m\u00eame.\nLe soir du m\u00eame jour, les bals publics furent plus fr\u00e9quent\u00e9s que\njamais. [\u2026]\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A Lille, la m\u00eame ann\u00e9e, la population lilloise refusa de croire\n\u00e0 l\u2019approche du chol\u00e9ra. Elle la consid\u00e9ra dans un premier temps\ncomme une invention de la police.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3. La panique et l\u2019exode<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Arrivait toutefois un moment o\u00f9 on ne pouvait plus \u00e9viter\nd\u2019appeler la contagion par son horrible nom. Alors la panique\nd\u00e9ferlait sur la ville. La solution raisonnable \u00e9tait de fuir. On\nsavait la m\u00e9decine impuissante et qu\u2019\u201cune paire de bottes\u201d\nconstituait le plus s\u00fbr des rem\u00e8des. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les riches, bien s\u00fbr, \u00e9taient les premiers \u00e0 prendre le large,\ncr\u00e9ant ainsi l\u2019affolement collectif. C\u2019\u00e9tait alors le spectacle\ndes queues aupr\u00e8s des bureaux qui d\u00e9livraient les laisser-passer et\nles certificats de sant\u00e9, et aussi l\u2019engorgement des rues remplies\nde coches et de charrettes. [\u2026] L\u2019exemple donn\u00e9 par les riches\n\u00e9tait imm\u00e9diatement suivi par toute une partie de la population.\n[\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un m\u00e9decin de Malaga \u00e9crivait lors de la peste de 1650&nbsp;:\n\u201c<em>La contagion devint si furieuse que\u2026 les hommes se mirent \u00e0\nfuir comme des b\u00eates fauves dans les campagnes&nbsp;; mais, dans les\nvillages, on recevait les fuyards \u00e0 coups de mousquets<\/em>\u201d<em>.<\/em>\nDes estampes anglaises de l\u2019\u00e9poque repr\u00e9sentent des <em>\u201cmultitudes\nfuyant Londres\u201d <\/em>par eau et par terre. D.&nbsp;Defoe assure\nqu\u2019en&nbsp;1665, 200&nbsp;000 personnes (sur moins de 500&nbsp;000)\nquitt\u00e8rent la capitale [\u2026].&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4. Les d\u00e9buts du confinement<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Voici maintenant la cit\u00e9 assi\u00e9g\u00e9e par la maladie, mise\nen quarantaine, au besoin ceintur\u00e9e par la troupe, confront\u00e9e \u00e0\nl\u2019angoisse quotidienne et contrainte \u00e0 un style d\u2019existence en\nrupture avec celui auquel elle \u00e9tait habitu\u00e9e. Les cadres familiers\nsont abolis. L\u2019ins\u00e9curit\u00e9 ne na\u00eet pas seulement de la pr\u00e9sence\nde la maladie, mais aussi d\u2019une destructuration des \u00e9l\u00e9ments qui\nconstruisaient l\u2019environnement quotidien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout est autre. Et d\u2019abord la ville est anormalement d\u00e9serte et\nsilencieuse. Beaucoup de maisons sont d\u00e9sormais inhabit\u00e9es. Mais,\nen outre, on s\u2019est h\u00e2t\u00e9 de chasser les mendiants&nbsp;: asociaux\ninqui\u00e9tants, ne sont-ils pas des semeurs de peste&nbsp;? Et puis,\nils sont sales et r\u00e9pandent des odeurs polluantes. Enfin, ils sont\ndes bouches de trop \u00e0 nourrir. [\u2026] Toutes les chroniques de la\npeste insistent aussi sur l\u2019arr\u00eat du commerce et de l\u2019artisanat,\nla fermeture des magasins, voire des \u00e9glises, l\u2019arr\u00eat de tout\ndivertissement, le vide des rues et des places, le silence des\nclochers.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">. La \u00ab&nbsp;distanciation sociale&nbsp;\u00bb<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Coup\u00e9s du reste du monde, les habitants s\u2019\u00e9cartent les\nuns des autres \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la ville maudite, craignant\nde se contaminer mutuellement. On \u00e9vite d\u2019ouvrir les fen\u00eatres de\nsa maison et de descendre dans la rue. On s\u2019efforce de tenir,\nenferm\u00e9 chez soi, avec les r\u00e9serves qu\u2019on a pu accumuler. S\u2019il\nfaut tout de m\u00eame sortir acheter l\u2019indispensable, des pr\u00e9cautions\ns\u2019imposent. Clients et vendeurs d\u2019articles de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9\nne se saluent qu\u2019\u00e0 distance et placent entre eux l\u2019espace d\u2019un\nlarge comptoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[\u2026] Les s\u00e9questrations forc\u00e9es s\u2019ajoutent \u00e0 l\u2019enfermement\nvolontaire pour renforcer le vide et le silence de la ville. Car\nbeaucoup sont bloqu\u00e9s dans leur maison d\u00e9clar\u00e9e suspecte et\nd\u00e9sormais surveill\u00e9e par un gardien, voire enclou\u00e9e ou cadenass\u00e9e.\nAinsi, dans la cit\u00e9 assi\u00e9g\u00e9e par la peste, la pr\u00e9sence des autres\nn\u2019est plus un r\u00e9confort. L\u2019agitation famili\u00e8re de la rue, les\nbruits quotidiens qui rythmaient les travaux et les jours, la\nrencontre du voisin sur le pas de la porte&nbsp;: tout cela a\ndisparu. [&#8230;]&nbsp;A Marseille, en&nbsp;1720, un contemporain \u00e9voque\nainsi sa ville morte&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u201c<em>\u2026 Silence g\u00e9n\u00e9ral des cloches\u2026, calme lugubre\u2026, au\nlieu qu\u2019autrefois on entendait de fort loin un certain murmure ou\nun bruit confus qui frappait agr\u00e9ablement les sens et qui\nr\u00e9jouissait\u2026, il ne s\u2019\u00e9l\u00e8ve pas plus de fum\u00e9e des chemin\u00e9es\nsur les toits des maisons que s\u2019il n\u2019y avait de personne [\u2026]<\/em>\u201d&nbsp;\u00bb\n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Nous publions ici un (petit) extrait de ce livre fascinant\n\tavec l\u2019aimable autorisation des \u00e9ditions Fayard. Les intertitres\n\tsont de la r\u00e9daction.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1. Le d\u00e9ni des autorit\u00e9s<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Quand appara\u00eet le danger de la contagion, on essaie\n\td\u2019abord de ne pas le voir. Les chroniques relatives aux pestes\n\tfont ressortir la fr\u00e9quente n\u00e9gligence des autorit\u00e9s \u00e0 prendre\n\tles mesures qu\u2019imposait l\u2019imminence du p\u00e9ril [\u2026].<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certes, on trouve \u00e0 une telle attitude des justifications\n\traisonnables&nbsp;: on voulait ne pas affoler la population [\u2026] et\n\tsurtout ne pas interrompre les relations \u00e9conomiques avec\n\tl\u2019ext\u00e9rieur. Car la quarantaine pour une ville signifiait\n\tdifficult\u00e9s de ravitaillement, effondrement des affaires, ch\u00f4mage,\n\td\u00e9sordres probables dans la rue, etc. Tant que l\u2019\u00e9pid\u00e9mie ne\n\tcausait encore qu\u2019un nombre limit\u00e9 de d\u00e9c\u00e8s on pouvait encore\n\tesp\u00e9rer qu\u2019elle r\u00e9gresserait d\u2019elle-m\u00eame avant d\u2019avoir\n\travag\u00e9 toute la cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais, plus profondes que ces raisons avou\u00e9es ou avouables,\n\texistaient certainement des motivations moins conscientes&nbsp;: la\n\tpeur l\u00e9gitime de la peste conduisait \u00e0 retarder le plus longtemps\n\tpossible le moment o\u00f9 on la regarderait en face. M\u00e9decins et\n\tautorit\u00e9s cherchaient donc \u00e0 se tromper eux-m\u00eames. Rassurant les\n\tpopulations, ils se rassuraient \u00e0 leur tour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En mai et juin&nbsp;1599, alors que la peste s\u00e9vit un peu\n\tpartout dans le nord de l\u2019Espagne \u2013 et quand il s\u2019agit des\n\tautres on ne craint pas d\u2019employer le terme exact \u2013, les\n\tm\u00e9decins de Burgos et de Valladolid posent des diagnostics\n\tl\u00e9nifiants sur les cas observ\u00e9s dans leur ville&nbsp;: \u201c<em>Ce\n\tn\u2019est pas la peste \u00e0 proprement parler<\/em>\u201d&nbsp;; \u201c<em>c\u2019est\n\tun mal commun<\/em>\u201d&nbsp;; il s\u2019agit de\u201c<em>fi\u00e8vres\n\ttierces et doubles, dipht\u00e9rie, fi\u00e8vres persistantes, points de\n\tc\u00f4t\u00e9, catarrhes, goutte et autres semblables\u2026 Quelques-uns ont\n\teu des bubons, mais\u2026 [qui] gu\u00e9rissent facilement<\/em>\u201d. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9chevins et tribunaux de sant\u00e9 cherchaient donc \u00e0 s\u2019aveugler\n\teux-m\u00eames pour ne pas apercevoir la vague montante du p\u00e9ril, et la\n\tmasse des gens se comportait comme eux.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2. La l\u00e9g\u00e8rete de la population<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;[Lors du chol\u00e9ra de 1832, \u00e0 Paris], le jour de la\n\tmi-car\u00eame, \u201cLe Moniteur\u201d annon\u00e7a la triste nouvelle de\n\tl\u2019\u00e9pid\u00e9mie qui commen\u00e7ait. Mais on se refusa d\u2019abord \u00e0\n\tcroire ce journal trop officiel. H.&nbsp;Heine raconte&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u201cComme c\u2019\u00e9tait le jour de la mi-car\u00eame, qu\u2019il faisait\n\tbeau soleil et un temps charmant, les Parisiens se tr\u00e9moussaient\n\tavec d\u2019autant plus de jovialit\u00e9 sur les boulevards o\u00f9 l\u2019on\n\taper\u00e7ut m\u00eame des masques qui, parodiant la couleur maladive et la\n\tfigure d\u00e9faite, raillaient la crainte du chol\u00e9ra et la maladie\n\telle-m\u00eame. Le soir du m\u00eame jour, les bals publics furent plus\n\tfr\u00e9quent\u00e9s que jamais. [\u2026]\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A Lille, la m\u00eame ann\u00e9e, la population lilloise refusa de croire\n\t\u00e0 l\u2019approche du chol\u00e9ra. Elle la consid\u00e9ra dans un premier\n\ttemps comme une invention de la police.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3. La panique et l\u2019exode<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Arrivait toutefois un moment o\u00f9 on ne pouvait plus\n\t\u00e9viter d\u2019appeler la contagion par son horrible nom. Alors la\n\tpanique d\u00e9ferlait sur la ville. La solution raisonnable \u00e9tait de\n\tfuir. On savait la m\u00e9decine impuissante et qu\u2019\u201cune paire de\n\tbottes\u201d constituait le plus s\u00fbr des rem\u00e8des. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les riches, bien s\u00fbr, \u00e9taient les premiers \u00e0 prendre le large,\n\tcr\u00e9ant ainsi l\u2019affolement collectif. C\u2019\u00e9tait alors le\n\tspectacle des queues aupr\u00e8s des bureaux qui d\u00e9livraient les\n\tlaisser-passer et les certificats de sant\u00e9, et aussi l\u2019engorgement\n\tdes rues remplies de coches et de charrettes. [\u2026] L\u2019exemple\n\tdonn\u00e9 par les riches \u00e9tait imm\u00e9diatement suivi par toute une\n\tpartie de la population. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un m\u00e9decin de Malaga \u00e9crivait lors de la peste de 1650&nbsp;:\n\t\u201c<em>La contagion devint si furieuse que\u2026 les hommes se mirent \u00e0\n\tfuir comme des b\u00eates fauves dans les campagnes&nbsp;; mais, dans\n\tles villages, on recevait les fuyards \u00e0 coups de mousquets<\/em>\u201d<em>.<\/em>\n\tDes estampes anglaises de l\u2019\u00e9poque repr\u00e9sentent des <em>\u201cmultitudes\n\tfuyant Londres\u201d <\/em>par eau et par terre. D.&nbsp;Defoe assure\n\tqu\u2019en&nbsp;1665, 200&nbsp;000 personnes (sur moins de 500&nbsp;000)\n\tquitt\u00e8rent la capitale [\u2026].&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4. Les d\u00e9buts du confinement<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Voici maintenant la cit\u00e9 assi\u00e9g\u00e9e par la maladie, mise\n\ten quarantaine, au besoin ceintur\u00e9e par la troupe, confront\u00e9e \u00e0\n\tl\u2019angoisse quotidienne et contrainte \u00e0 un style d\u2019existence en\n\trupture avec celui auquel elle \u00e9tait habitu\u00e9e. Les cadres\n\tfamiliers sont abolis. L\u2019ins\u00e9curit\u00e9 ne na\u00eet pas seulement de la\n\tpr\u00e9sence de la maladie, mais aussi d\u2019une destructuration des\n\t\u00e9l\u00e9ments qui construisaient l\u2019environnement quotidien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout est autre. Et d\u2019abord la ville est anormalement d\u00e9serte\n\tet silencieuse. Beaucoup de maisons sont d\u00e9sormais inhabit\u00e9es.\n\tMais, en outre, on s\u2019est h\u00e2t\u00e9 de chasser les mendiants&nbsp;:\n\tasociaux inqui\u00e9tants, ne sont-ils pas des semeurs de peste&nbsp;?\n\tEt puis, ils sont sales et r\u00e9pandent des odeurs polluantes. Enfin,\n\tils sont des bouches de trop \u00e0 nourrir. [\u2026] Toutes les chroniques\n\tde la peste insistent aussi sur l\u2019arr\u00eat du commerce et de\n\tl\u2019artisanat, la fermeture des magasins, voire des \u00e9glises,\n\tl\u2019arr\u00eat de tout divertissement, le vide des rues et des places,\n\tle silence des clochers.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">5. La \u00ab&nbsp;distanciation sociale&nbsp;\u00bb<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Coup\u00e9s du reste du monde, les habitants s\u2019\u00e9cartent\n\tles uns des autres \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la ville maudite,\n\tcraignant de se contaminer mutuellement. On \u00e9vite d\u2019ouvrir les\n\tfen\u00eatres de sa maison et de descendre dans la rue. On s\u2019efforce\n\tde tenir, enferm\u00e9 chez soi, avec les r\u00e9serves qu\u2019on a pu\n\taccumuler. S\u2019il faut tout de m\u00eame sortir acheter l\u2019indispensable,\n\tdes pr\u00e9cautions s\u2019imposent. Clients et vendeurs d\u2019articles de\n\tpremi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 ne se saluent qu\u2019\u00e0 distance et placent\n\tentre eux l\u2019espace d\u2019un large comptoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[\u2026] Les s\u00e9questrations forc\u00e9es s\u2019ajoutent \u00e0 l\u2019enfermement\n\tvolontaire pour renforcer le vide et le silence de la ville. Car\n\tbeaucoup sont bloqu\u00e9s dans leur maison d\u00e9clar\u00e9e suspecte et\n\td\u00e9sormais surveill\u00e9e par un gardien, voire enclou\u00e9e ou\n\tcadenass\u00e9e. Ainsi, dans la cit\u00e9 assi\u00e9g\u00e9e par la peste, la\n\tpr\u00e9sence des autres n\u2019est plus un r\u00e9confort. L\u2019agitation\n\tfamili\u00e8re de la rue, les bruits quotidiens qui rythmaient les\n\ttravaux et les jours, la rencontre du voisin sur le pas de la\n\tporte&nbsp;: tout cela a disparu. [&#8230;]&nbsp;A Marseille, en&nbsp;1720,\n\tun contemporain \u00e9voque ainsi sa ville morte&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u201c<em>\u2026 Silence g\u00e9n\u00e9ral des\n\tcloches\u2026, calme lugubre\u2026, au lieu qu\u2019autrefois on entendait de\n\tfort loin un certain murmure ou un bruit confus qui frappait\n\tagr\u00e9ablement les sens et qui r\u00e9jouissait\u2026, il ne s\u2019\u00e9l\u00e8ve pas\n\tplus de fum\u00e9e des chemin\u00e9es sur les toits des maisons que s\u2019il\n\tn\u2019y avait de personne [\u2026]<\/em>\u201d&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">6. Le rejet des malades<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Quelle diff\u00e9rence avec le traitement r\u00e9serv\u00e9 en temps\n\tordinaire aux malades que parents, m\u00e9decins et pr\u00eatres entourent\n\tde leurs soins diligents&nbsp;! En p\u00e9riode d\u2019\u00e9pid\u00e9mie au\n\tcontraire, les proches s\u2019\u00e9cartent, les m\u00e9decins ne touchent pas\n\tles contagieux, ou le moins possible ou avec une baguette&nbsp;; les\n\tchirurgiens n\u2019op\u00e8rent qu\u2019avec des gants&nbsp;; les infirmiers\n\td\u00e9posent \u00e0 longueur de bras du malade nourriture, m\u00e9dicaments et\n\tpansements. Tous ceux qui approchent les pestif\u00e9r\u00e9s s\u2019aspergent\n\tde vinaigre, parfument leurs v\u00eatements, au besoin portent des\n\tmasques&nbsp;; pr\u00e8s d\u2019eux ils \u00e9vitent d\u2019avaler leur salive ou\n\tde respirer par la bouche. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi les rapports humains sont totalement boulevers\u00e9s&nbsp;:\n\tc\u2019est au moment o\u00f9 le besoin des autres se fait le plus imp\u00e9rieux\n\t\u2014 et o\u00f9, d\u2019habitude, ils vous prenaient en charge \u2014 que\n\tmaintenant ils vous abandonnent. Le temps de peste est celui de la\n\tsolitude forc\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>7. L\u2019abandon des rites fun\u00e9raires<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;D\u2019ordinaire, la maladie a ses rites qui unissent le\npatient \u00e0 son entourage&nbsp;; et la mort, plus encore, ob\u00e9it \u00e0\nune liturgie o\u00f9 se succ\u00e8dent toilette fun\u00e8bre, veill\u00e9e autour du\nd\u00e9funt, mise en bi\u00e8re et enterrement. Les larmes, les paroles \u00e0\nvoix basse, le rappel des souvenirs, la mise en \u00e9tat de la chambre\nmortuaire, les pri\u00e8res, le cort\u00e8ge final, la pr\u00e9sence des parents\net des amis&nbsp;: autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments constitutifs d\u2019un rite de\npassage qui doit se d\u00e9rouler dans l\u2019ordre et la d\u00e9cence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En p\u00e9riode de peste, comme \u00e0 la guerre, la fin des hommes se\nd\u00e9roulait dans des conditions insoutenables d\u2019horreur, d\u2019anarchie\net d\u2019abandon des coutumes les plus profond\u00e9ment enracin\u00e9es dans\nl\u2019inconscient collectif. C\u2019\u00e9tait d\u2019abord l\u2019abolition de la\nmort personnalis\u00e9e. Au plus fort des \u00e9pid\u00e9mies, c\u2019est par\ncentaines, voire par milliers que les pestif\u00e9r\u00e9s succombaient\nchaque jour \u00e0 Naples, \u00e0 Lonfres ou \u00e0 Marseille. les h\u00f4pitaux et\nles baraquements de fortune am\u00e9nag\u00e9s en h\u00e2te \u00e9taient remplis\nd\u2019agonisants. Comment s\u2019occuper de chacun d\u2019eux&nbsp;? [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Arr\u00eat des activit\u00e9s famili\u00e8res, silence de la ville, solitude\ndans la maladie, anonymat dans la mort, abolition des rites\ncollectifs de joie et de tristesse&nbsp;: toutes ces ruptures\nbrutales avec les usages quotidiens s\u2019accompagnaient d\u2019une\nimpossibilit\u00e9 radicale \u00e0 concevoir des projets d\u2019avenir,\nl\u2019\u201cinitiative\u201d appartenant d\u00e9sormais enti\u00e8rement \u00e0 la\npeste.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">8. Les h\u00e9ros et les autres<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Pour comprendre la psychologie d\u2019une population\ntravaill\u00e9e par une \u00e9pid\u00e9mie, il faut encore mettre en relief un\n\u00e9l\u00e9ment essentiel&nbsp;: au cours d\u2019une telle \u00e9preuve se\nproduisait forc\u00e9ment une \u201cdissolution de l\u2019homme moyen\u201d. On ne\npouvait qu\u2019\u00eatre l\u00e2che ou h\u00e9ro\u00efque, sans possibilit\u00e9 de se\ncantonner dans l\u2019entre-deux. L\u2019univers du juste milieu et des\ndemi-teintes qui est le n\u00f4tre d\u2019ordinaire [\u2026] se trouvait\nbrusquement aboli. Un projecteur \u00e0 haute puissance \u00e9tait tout d\u2019un\ncoup braqu\u00e9 sur les hommes&nbsp;; qui les d\u00e9masquait sans piti\u00e9\n[\u2026].<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En face des pilleurs de morts ou de maisons abandonn\u00e9es et de\nceux \u2013 beaucoup plus nombreux \u2013 qui c\u00e8dent simplement \u00e0 la\npanique, voici les h\u00e9ros qui dominent leur peur et ceux que leur\nmode de vie (notamment dans des communaut\u00e9s religieuses), leur\nprofession ou leurs responsabilit\u00e9s explosent \u00e0 la contagion et ne\ns\u2019y d\u00e9robent pas.[\u2026] Jean de Venette fait l\u2019\u00e9loge de\nreligieuses parisiennes en&nbsp;1348&nbsp;: \u201c<em>Et les saintes\ns\u0153urs de l\u2019H\u00f4tel-Dieu, ne craignant pas la mort, s\u2019acquittaient\njusqu\u2019au bout de leur t\u00e2che avec la plus grande douceur et\nhumilit\u00e9<\/em>\u201d&nbsp;<em>[\u2026]&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">9. La recherche de coupables<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Si choqu\u00e9e f\u00fbt-elle, une population frapp\u00e9e par la\npeste cherchait \u00e0 s\u2019expliquer l\u2019attaque dont elle \u00e9tait\nvictime. Trouver les causes d\u2019un mal, c\u2019est recr\u00e9er un cadre\ns\u00e9curisant, reconstituer une coh\u00e9rence de laquelle sortira\nlogiquement l\u2019indication des rem\u00e8des. Or, trois explications\n\u00e9taient formul\u00e9es autrefois pour rendre compte des pestes&nbsp;:\nl\u2019une par les savants, l\u2019autre par la foule anonyme, la troisi\u00e8me\n\u00e0 la fois par la foule et par l\u2019Eglise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re attribuait l\u2019\u00e9pid\u00e9mie \u00e0 une corruption de l\u2019air\n[\u2026]. La seconde \u00e9tait une accusation&nbsp;: des semeurs de\ncontagion r\u00e9pandaient volontairement la maladie&nbsp;; il fallait\nles rechercher et les punir. La troisi\u00e8me assurait que Dieu, irrit\u00e9\npar les p\u00e9ch\u00e9s d\u2019une population tout enti\u00e8re avait d\u00e9cid\u00e9 de\nse venger.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La Peur en Occident&nbsp;: Une\ncit\u00e9 assi\u00e9g\u00e9e (XIVe-XVIIe&nbsp;si\u00e8cle)<\/strong>, par Jean\nDelumeau, Fayard, 1978 (r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 2003, en format poche). \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9mi NOYON<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par R\u00e9mi Noyon Publi\u00e9 dans le&#8221; nouvel obs&#8221; Le grand historien des religions Jean Delumeau nous a quitt\u00e9 au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e. Il aurait certainement \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 par la pand\u00e9mie de coronavirus, tant celle-ci fait \u00e9cho \u00e0 ses travaux sur les \u00e9pisodes de peste ou de chol\u00e9ra. 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